Le désinvestissement des énergies fossiles : où en sommes-nous ?

Le désinvestissement des énergies fossiles : où en sommes-nous ?

La semaine dernière, l’Association médicale canadienne (AMC) a officialisé sa décision de désinvestir ses actifs des énergies fossiles, en plus d’offrir à ses membres la possibilité d’investir dans deux nouveaux fonds qui excluent ce type d’énergie. Ce sont donc plus de 80 000 médecins à travers tout le Canada qui, par le biais de leur association nationale, se sont exprimés en défaveur de l’exploitation des carburants fossiles.

Pourquoi ? Parce que leur exploitation est aujourd’hui la cause principale du réchauffement climatique, et que l’une des nombreuses conséquences de ce réchauffement est la menace imminente qu’il pause à la santé de milliards d’êtres humains à travers le monde. Cette menace est si grande que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en a fait la « plus grande menace à la santé humaine du 21e siècle ». En 2011, par exemple, les inondations en Afrique imputables aux changements climatiques auraient affecté 13 millions de personnes et tué plus de 500 000[1], selon le Dr. James Orbinski, récipiendaire d’un prix Nobel au nom de l’organisation Médecin sans frontière.

Bien entendu, cette décision n’est pas isolée. Elle s’ajoute à une série de désinvestissements massifs portée par la création dans les dernières années d’un certain nombre de campagnes mondiales visant à mettre fin aux investissements dans les carburants fossiles. Parmi celles-ci, notons les campagnes Fossil Free, Divest-Invest et tout récemment Keep it in the Ground, par le journal The Guardian. Dans l’ensemble, les campagnes de désinvestissement des énergies fossiles sont celles ayant connu la progression la plus rapide jusqu’ici, plus que celles contre l’apartheid en Afrique du Sud ou le Tabac[2].

 

Un choix à la fois symbolique et économique

Le désinvestissement est à l’origine une action se voulant symbolique, mais de plus en plus d’économistes et d’acteurs de la finance s’entendent pour dire que désinvestir des énergies fossiles est une décision tout ce qu’il y a de plus rationnel, notamment en raison du risque d’éclatement de la bulle carbone.

Qu’est-ce que la « bulle carbone » ?[3]

« La valeur boursière des entreprises du secteur des carburants fossiles repose en très grande partie sur leur capacité à extraire et à exploiter commercialement la totalité de leurs réserves prouvées. Or, pour les analystes de l’Agence internationale de l’énergie et les scientifiques du GIEC, afin d’avoir de bonnes chances de limiter les émissions de carbone et maintenir le réchauffement climatique en dessous de 2°C, les émissions mondiales nettes entre 2014 et 2100 ne doivent pas dépasser 930 gigatonnes de CO2, soit le « budget carbone » mondial [World Ressource Institute, lien ; d’après les chiffres du 5e rapport du GIEC, 2013, lien]. »

À l’heure actuelle, 65 % du budget carbone compatible avec un objectif de 2 degrés Celsius a déjà été consommé (1900 GTCO2 sur 2900 GTCO2 disponible) (IPCC, 2014, lien). Par conséquent, pour atteindre les objectifs climatiques fixés, près du 2/3 des réserves de charbon, de pétrole et de gaz naturel doivent demeurer dans le sol (EIA, 2012, lien).

« Autrement dit, « la vaste majorité des réserves ne peuvent être brûlées » [The Guardian, 2014, lien], comme le rappelait tout récemment Mark Carney, ancien gouverneur de la Banque du Canada, aujourd’hui gouverneur de la Banque d’Angleterre [voir aussi AIE, 2012, lien]. Plus les mesures de lutte contre les changements climatiques s’intensifieront, plus l’éclatement de la « bulle carbone » sera probable. Si la communauté mondiale est sérieuse quant à sa volonté de lutter contre les changements climatiques, il est à prévoir une forte dévaluation de la valeur boursière des entreprises fossiles, ce dont souffriront leurs actionnaires, dont les grands fonds de pension publics et privés à travers le monde ».

Au rythme actuel, le budget carbone sera dépassé dès 2040, selon le World Energy Outlook (2015, lien). Le risque désormais associé aux actifs d’entreprises œuvrant dans les énergies fossiles a d’ailleurs amené plusieurs groupes financiers à suggérer à leur clients de modifier leurs pratiques d’investissement. C’est le cas notamment de la banque HSBC, qui publiait en 2015 un rapport intitulé « Stranded assets: what next ? », dans lequel elle affirmait que les « non-divesters » pourraient éventuellement se retrouver du « mauvais côté de l’histoire ». Elle en profitait du même souffle pour rappeler à ses clients les liés aux actifs fossiles présents dans leur portefeuille :

There is also a reputational risk that non-divesters may one day be seen to be late movers, on ‘the wrong side of history’ to coin an increasingly common phrase, particularly if they get the downside risks wrong and make losses from fossil fuel investments(HSBC, avril 2015)

De même, dans son rapport « Investing in a time of climate change » (2015), Mercer réitère que les changements climatiques feront place à des investisseurs gagnants – ceux qui investissent dans les énergies propres – et des investisseurs perdants – ceux qui investissent dans les énergies fossiles.

Pour les Nations Unies, aucun doute, le désinvestissement « envoie un signal aux compagnies – tout spécialement les compagnies œuvrant dans l’industrie du charbon -, que l’ère du ‘’burn what you like, when you like’’ ne peut plus continuer » (Nick Nuttall, spokesman, UN framework convention on climate change (UNFCCC))[4].

 

Les campagnes de désinvestissement

Au cours des trois dernières années, sont nées différentes campagnes mondiales de désinvestissement (et de réinvestissement dans les énergies renouvelables), dont Fossil Free, Divest-Invest et tout récemment Keep it in the Ground, par le quotidien The Guardian.

À ce jour, des centaines de campagnes plus locales sont à l’œuvre – surtout sur les campus des collèges et universités -, et de plus en plus d’institutions académiques, de villes, de fonds de pensions, d’organismes de bienfaisance, d’individus et autres organisations s’engagent sur la voie du désinvestissement.

 

Le mouvement Fossil Free

Création : Fossil Free a été créé par l’organisation 350.org, fondée en 2008 par l’auteur Bill McKibben et un regroupement d’universités américaines.

Collaboration : Le mouvement Fossil Free compte plus de 600 campagnes de désinvestissement à travers le monde, dont 300 en Amérique du Nord (Canada, États-Unis, Europe, Australie, Nouvelle-Zélande).

 

La Coalition mondiale Divest-Invest

Création : Créé en support au mouvement Fossil Free, fondé par Bill McKibben, ainsi qu’aux initiatives déjà à l’œuvre sur les campus des collèges et universités, dont Divest McGill, lancée en 2012.

Collaborateurs : Individus, fondations, collèges et d’Université, fonds de pensions, groupes religieux, groupes communautaires et autres organisations qui désinvestissent des énergies fossiles et investissent dans des solutions climatiques renouvelables et équitables.

Divest-Invest Philanthropy: Lancée en janvier 2014 par 17 fondations ayant désinvesti $1,8 milliards en actifs et réinvesti dans les énergies renouvelables (Inside Philanthropy, janvier 2014)

Au total, 400 institutions et 2 000 individus possédant des actifs totaux de près de 2600 milliards de dollars US se sont engagés à désinvestir la part de leurs actifs investie dans les énergies fossiles.

Pour obtenir un chiffrier des 200 plus grandes sociétés de combustibles fossiles selon la taille de leurs réserves, cliquez ici.

 

Désinvestissements récents

Parmi les succès marquants, notons :

  • Le California Public Employees’ Retirement System (CalPERS) et le California State Teachers’ Retirement System (CalSTRS) (septembre 2015)
    • Plus grands fonds de pension public aux États-Unis, avec près de 292 milliards $ d’actifs sous gestion pour CalPERS et 191 milliards $ pour CalSTRS
  • Le Norwegian Government Pension Fund Global (février 2015)
    • Plus grand fonds souverain au monde, avec plus de 1100 milliards de dollars d’actifs sous gestion
    • 860 millions $ en actifs sous gestion
  • À noter que la famille Rockefeller a d’abord fait sa fortune dans le secteur des énergies fossiles (fondation de  la Standard Oil Company, qui a par la suite donné naissance à Exxon, Amoco and Chevron). L’engagement de la fondation Rockefeller a notamment contribué à donner une dimension financière et une crédibilité très importante au mouvement de désinvestissement.
  • Association médicale canadienne (annonce en août 2015)
    • 29 millions $ en actifs sous gestion
    • En décembre 2014, Concordia devient la première université canadienne à désinvestir des énergies fossiles ($5 millions dédiés au désinvestissement et à l’investissement socialement responsable)
  • Le nombre d’institutions (municipalités, santé, éducation, etc.) s’engageant à désinvestir est passé de 181 en septembre 2014 à 436 à l’automne 2015, représentant 646 millions de personnes à travers le monde, selon un rapport de Arabella Advisors.

COUNTDOWN TO 2 DEGREES CLOCK

Voyez à quel moment le monde atteindra le seuil de réchauffement de 2 degrés C :  http://countdown2degrees.com/

 

À propos des auteurs

Julien Benoît, rédacteur adjoint, Ethiquette.ca

Avec la collaboration de Hugo Séguin, conseiller principal chez COPTICOM, Stratégies et relations publiques

 

[1] http://www.nationalobserver.com/2016/08/29/news/canadian-medical-association-completes-divestment-fossil-fuels
[2] https://www.theguardian.com/environment/2013/oct/08/campaign-against-fossil-fuel-growing
[3] Extraits d’une lettre ouverte intitulée « CDPQ: pour un désinvestissement des énergies fossiles », rédigée par un consortium d’économistes et parue dans le Devoir en date du 25 septembre 2015. http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/450936/cdpq-pour-un-desinvestissement-des-energies-fossiles
[4]

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